Imaginez : vous êtes à un croisement. Deux chemins s’offrent à vous. Gauche ou droite ? Vous prenez à gauche. Spontanément, vous vous dites : « C’est moi qui ai choisi ». Vraiment ?
Depuis des siècles, la philosophie, les sciences et la religion se disputent ce terrain explosif : le libre arbitre, cette capacité qu’aurait l’être humain à choisir librement ses actions.
Mais cette liberté est-elle réelle, ou n’est-elle qu’une illusion élégante ? Ce que nous appelons « décision » ne serait-il qu’un programme qui s’exécute, une suite d’engrenages biochimiques, sociaux ou même cosmiques ?
Sommaire
1. Définir le libre arbitre : une liberté de choisir « autrement »
Le libre arbitre, au sens fort, suppose trois conditions : Premièrement, la capacité de faire un choix conscient entre plusieurs options possibles.
Deuxièmement, l’absence de contrainte extérieure ou intérieure détermine. Puis, troisièmement, la possibilité réelle d’avoir pu agir autrement dans une situation donnée.
En clair : être libre, ce n’est pas juste faire ce qu’on veut, c’est pouvoir vouloir autrement. C’est là que la discussion philosophique commence à se corser.
2. Le déterminisme, cet ennemi (presque) invisible
Le déterminisme, en philosophie, est l’idée selon laquelle tout effet a une cause, y comprend les décisions humaines. Descartes, Spinoza, Leibniz… Tous ces esprits rationnels voyaient l’univers comme une grande mécanique réglée, où tout ce qui arrive découle de ce qui précède.
Spinoza, notamment, pulvérise l’illusion du libre arbitre. Pour lui, « les hommes se croient libres parce qu’ils sont conscients de leurs actions, mais ignorants des causes qui les déterminent ».
Traduction : si vous avez mangé un cookie à 16 h, c’est probablement parce que vos hormones, votre éducation et votre niveau de stress vous y ont poussé, pas parce que votre volonté l’a décidé dans le vide.
Le déterminisme n’est pas juste philosophique : il est scientifique. En biologie, en physique, en neurosciences, tout fonctionne par enchaînement causal. Le cerveau lui-même serait une machine prédictible, qui donne l’illusion du choix.
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3. Les libertariens : la défense du libre arbitre « pur »
Face à cela, certains philosophes refusent l’idée que l’homme serait un pantin biologique. Ce sont les libertariens, au sens philosophique (rien à voir avec l’ultralibéralisme économique).
Jean-Paul Sartre, par exemple, affirme que l’homme est condamné à être libre. Son existentialisme repose sur l’idée que nous sommes responsables de tout ce que nous faisons, même de ne pas choisir.
Exemple : si je reste chez moi sans voter, je choisis de ne pas choisir. Pas d’excuse. Pas d’échappatoire. La liberté est totale… mais angoissante.
Pour Sartre, la mauvaise foi, c’est justement refuser cette liberté, se cacher derrière des excuses (« je n’ai pas eu le choix », « c’est la société », etc.).
Mais cette conception est grossière, exigeante, presque inhumaine parfois. Sommes-nous vraiment libres dans une société où l’inconscient, les déterminismes sociaux, économiques, biologiques nous influencent à chaque seconde ?
4. Les compatibilistes : concilier liberté et déterminisme
Heureusement, il existe une troisième voie : les compatibilistes, comme David Hume, John Stuart Mill, ou plus récemment Harry Frankfurt. Leur idée ? Le déterminisme est réel, mais cela ne détruit pas pour autant notre responsabilité. La liberté, selon eux, n’est pas l’absence de causes, mais l’absence de contrainte externe .
Pour David Hume, un homme est libre s’il agit selon ses désirs, même si ces désirs ont une cause. Pour Frankfurt, on est libre quand on agit en accord avec ses désirs profonds, même si ceux-ci sont déterminés.
Il distingue entre le désir de premier ordre (« je veux fumer ») et le désir de second ordre (« je veux arrêter de fumer »). La vraie liberté serait là : dans notre capacité à réfléchir à nos propres désirs.
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5. Les neurosciences et le coup de masse de Benjamin Libet
Et les sciences, dans tout ça ? Mauvaise nouvelle pour les fans du libre arbitre. En 1983, Benjamin Libet a montré que l’activité cérébrale précédait la décision consciente d’agir.
Concrètement, votre cerveau décide pour vous 300 millisecondes avant que vous soyez consciencieux. D’autres chercheurs comme Daniel Wegner ont renforcé cette idée : la volonté serait un effet, pas une cause.
Une sorte de narrateur interne qui justifie après coup une action déjà enclenchée. On serait des marionnettes persuadées d’être les marionnettistes.
Mais attention : ces résultats sont débattus. Ce que Benjamin Libet a observé, c’est une microdécision dans un contexte artificiel. Pas nécessairement les grands choix moraux ou existentiels.
6. Et la morale dans tout ça ? Peut-on être tenu responsable ?
Si le libre arbitre n’existe pas, alors toute notre morale punitive s’écroule : comment blâmer quelqu’un pour une action qu’il n’a pas vraiment choisi ?
C’est la grande crainte des sociétés libérales : si l’homme n’est qu’une machine biologique, la justice devient obsolète. Mais les compatibilistes répondent : la responsabilité reste nécessaire, même dans un monde déterminé. Pourquoi ? Parce que punir une fonction sociale : dissuader, protéger, éduquer.
Certains proposent même de remplacer le concept de « culpabilité » par celui de « dangerosité ». Ce n’est plus « tu es coupable parce que tu as choisi », mais « tu es dangereux, donc on doit t’écarter ou te soigner ».
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7. Sommes-nous libres ?
La réponse est probablement nuancée : nous ne sommes pas totalement libres, mais pas totalement esclaves non plus. Nos choix sont influencés, parfois déterminés, mais nous avons une forme de marge de manœuvre, de réflexivité, une capacité à prendre du recul.
Bref, on peut changer ce déterminisme social. Peut-être que la liberté humaine, ce n’est pas d’agir sans causes, mais de réfléchir à nos causes, et parfois de les détourner.
Et si le libre arbitre n’était pas un don magique, mais une construction fragile, difficile, à entretenir au jour le jour ? Une sorte de muscle qu’on entraîne. Une flamme qu’on protège du vent.
📚 Pour aller plus loin
- Spinoza, Éthique.
- Sartre, L’Être et le Néant.
- Harry Frankfurt, La liberté de volonté et le concept de personne.
- Daniel Dennett, Elbow Room.
- Benjamin Libet, Mind Time.
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